vendredi 26 octobre 2018

Carl Rogers par lui-même...

Le journal des psychologues – mai 96 – n° 137
carl-rogers-2Rogers avait horreur d’être défini et « labellisé ». Il décevait ceux qui s’en étaient fait d’avance une image figée : « vous savez, il n’est pas rogérien du tout ». Aussi avons-nous choisi, par fidélité à sa pensée, de le laisser se présenter lui-même à travers quelques extraits de ses ouvrages et une interview.

« Etre soi » : but de la vie
Je crois que la meilleure façon d'exposer ce but de la vie est d’employer les mots de Kierkegaard : « être vraiment soi-même ». Je me rends parfaitement compte que cela peut paraître simple jusqu’à l’absurde. (1)
Le but de l’évolution personnelle est d’être de plus en plus soi-même, dans n’importe quelle situation, au lieu de revêtir un rôle. En d’autres termes, le meilleur enseignant n’est pas celui qui joue le rôle d’un enseignant, mais celui qui est une personne authentique au sein de sa classe. Le meilleur parent n’est pas celui qui joue le rôle du parent, mais celui qui est une personne authentique au sein de sa famille ; c’est en évoluant en tant que personne que l’on laisse tomber les rôles pour n’être plus que soi-même dans toutes les circonstances de la vie. (2)

« Etre soi » : un mouvement, une direction
En bref, le schéma de mouvement observé chez mes clients, semble vouloir dire que l’individu se dispose à être, en toute connaissance de cause, le processus qu’il est véritablement en profondeur. Il renonce à être ce qu’il n’est pas, à être une façade. Il n’essaie pas d’être plus qu’il n’est avec toute l’insécurité et les mécanismes que cela implique. Il est de plus en plus attentif à ce qui se passe dans les profondeurs de son être physiologique et émotif, et se trouve de plus en plus enclin à être, avec toujours plus de précision et de profondeur, ce qu’il est le plus véritablement. (1)

« Etre soi » risque et bénéfice
Le sentiment de profonde solitude individuelle qui est le lot de tant de vies humaines ne peut être diminué que si l’individu prend le risque d’être davantage lui-même face aux autres. Ce n’est qu’alors qu’il saura s’il est capable d’établir un contact humain et d’alléger le fardeau de sa solitude.
Je peux parler très personnellement de ce sujet, car prendre des risques est l’une des nombreuses choses que m’a apprises mon expérience personnelle dans les groupes de rencontre. Si je ne me montre peut-être pas toujours fidèle à ce principe, j’ai pourtant constaté qu’il n’y avait là fondamentalement rien dont on puisse avoir peur. Lorsque je me présente tel que je suis, lorsque je puis aller de l’avant sans défenses, sans armure, simplement moi, – lorsque je puis accepter d’avoir de multiples défauts et lacunes, de commettre de nombreuses erreurs et d’être souvent ignorant là où je devrais être bien informé, d’avoir souvent des préjugés là où je devrais avoir l’esprit largement ouvert, d’éprouver fréquemment des sentiments qui ne sont pas justifiés par les circonstances, – alors, je puis être beaucoup plus réel, plus authentique.
Accepter le risque d’être soi-même est sans nul doute l’une des étapes qui mènent à l’allègement de la solitude qui est en nous et à l’authenticité des rapports avec autrui.
La conviction la plus profondément ancrée dans la personne qui se sent seule, c’est que, une fois connue, elle ne sera ni acceptée ni aimée. Et c’est un aspect fascinant de l’évolution d’un groupe que de voir cette conviction disparaître. Découvrir qu’un groupe entier de personnes trouve beaucoup plus facile d’aimer le moi réel que la façade extérieure est toujours une expérience émouvante, non seulement pour la personne concernée, mais également pour les autres participants. (3)

« Etre soi » n’est jamais acquis.
Ces dernières années, j’ai eu à résoudre un problème particulier, celui que rencontrent tous ceux qui sont devenus relativement connus par leurs écrits et par ce qu'on enseigne à leur sujet dans les écoles. Les gens viennent participer aux groupes que j’anime avec toutes sortes d’attentes – depuis l’attente d’une auréole au-dessus de ma tête jusqu’à celle de me voir pousser des cornes. J’essaie de me dissocier aussi rapidement que possible de ces espoirs ou de ces craintes. Par mes vêtements, par mon attitude et en exprimant le désir qu’ils me connaissent comme une personne – et pas simplement comme un nom, un livre ou une théorie – j’essaie de devenir une personne pour les membres du groupe. Cela me fait toujours du bien de me retrouver dans une réunion – par exemple, de jeunes filles d’école secondaire ou quelquefois d’hommes d’affaires – où je ne suis pas un « nom » et où je dois de nouveau « réussir » simplement à partir de la personne que je suis. J’aurais volontiers embrassé la jeune fille qui m’a contesté au début d’un groupe : « Ce qu’on nous propose de faire me paraît risqué, disait-elle. En quoi êtes-vous qualifié pour cela ?  » J’ai répondu que j’avais une certaine expérience dans le travail de groupe et que j’espérais qu’ils me trouveraient qualifié ; je pouvais très bien comprendre son souci, mais ils auraient à former eux-mêmes leur jugement à mon égard. (3)

Créer
J’affirme que la société a désespérément besoin de voir les individus créateurs se conduire de façon créative.
J’ai fini par en conclure que ce qu’il y a d’unique et de plus personnel en chacun de nous est probablement le sentiment même qui, s’il était partagé ou exprimé, parlerait le plus profondément aux autres. Cela m’a permis de percevoir les artistes et les poètes comme des êtres qui osent exprimer ce qu’il y a d’unique en eux. (1)

Enseigner
J’en suis arrivé à croire que les seules connaissances qui puissent influencer le comportement d’un individu sont celles qu’il découvre lui même et qu’il s’approprie. La conséquence de ce qui précède, c’est que mon métier d’enseignant n’a plus pour moi aucun intérêt. (1)

Créativité, psychothérapie, développement de la personne : une même dynamique
La cause première de la créativité semble être cette même tendance que nous découvrons comme force curative en psychothérapie – la tendance de l’homme à s’actualiser, et à devenir ce qui est potentiel en lui. Je veux parler de la tendance propre à toute vie humaine de s’étendre, de grandir, de se développer, de mûrir ; je veux parler du besoin de s’exprimer et d’actualiser ses capacités propres. Cette tendance peut être profondément enfouie dans la personne ; elle peut se cacher derrière des façades compliquées qui nient son existence ; je crois pourtant, d’après mon expérience, qu’elle existe en chaque individu et n’attend que l’occasion de se manifester. C’est cette tendance qui est la cause première de la créativité quand – dans son effort pour être plus pleinement lui-même – l’organisme entre dans de nouveaux rapports avec son entourage. (1)

La « Technique non directive » ?
« Je suis vraiment consterné de voir que l’on se réfère à mon travail comme à une technique. Ce n’est pas une technique mais une conception philosophique de la vie, une manière d’être. C’est beaucoup plus qu’une technique. D’ailleurs, cela ressort de tous mes écrits depuis 1950 et c’est dommage que l’on parle encore en termes de technique et de « non-directivité » à mon sujet. (2)

Et comme le signe d’adieu du voyageur…
J’avais traversé la vie doucement en faisant relativement peu de bruit jusqu’à ce que j’aie atteint mon but et il était désormais trop tard pour m’arrêter. J’ai vraiment un côté obstiné. (4)


1 – Extrait de Le développement de la personne (On becoming a person, 1951), Bordas,1966, Dunod 1995
2 – Extrait de l’interview de Carl Rogers par Armand Touati (1984), Journal des Psychologues n° 23
3 – Extrait de Les groupes de rencontre (On encounter groups, 1970), Bordas 1973, Dunod 1985
4 – Extrait de Un manifeste personnaliste (On personal power, 1977) Dunod 1979

vendredi 21 septembre 2018

"J'aime écouter..." selon Carl Rogers

"Ainsi le premier sentiment, tout simple, que je désire partager avec vous, c’est ma joie de pouvoir écouter quelqu’un. Je crois que cela représente une caractéristique constante chez moi. Je me souviens d’une chose qui s’est passée plusieurs fois dans les premiers temps où j’allais à l’école. Un enfant demandait quelque chose à l’Instituteur et celui-ci lui donnait une réponse parfaite, mais à une question entièrement différente. Je sentais alors en moi une douleur et un sentiment de détresse. J’avais envie de crier : « Mais vous ne l’avez pas écouté ». J’éprouvais une sorte de désespoir enfantin devant le manque de communication qui régnait (et règne encore).
Je crois que je sais pourquoi il m’est agréable d’écouter quelqu’un. Lorsque je parviens à entendre réellement un autre, cela me met en contact avec lui. Cela enrichit ma vie. C’est en écoutant les gens que j’ai appris tout ce que je sais sur les individus, sur la personnalité, sur la psychothérapie et sur les relations interpersonnelles. Mais il y a là encore une autre satisfaction pour moi. Lorsque j’écoute réellement quelqu’un, c’est un peu comme si j’entendais la musique des sphères célestes, parce que derrière le message immédiat de la personne, – peu importe son contenu, – il y a l’universel, le général. Cachées au sein des communications personnelles que j’entends réellement, il semble qu’il y ait des lois psychologiques bien ordonnées, des perspectives sur cet ordre imposant que nous trouvons dans l’Univers. Ainsi j’éprouve à la fois la satisfaction d’entendre cette personne particulière et la satisfaction de me sentir d’une certaine manière en contact avec la vérité universelle.
Lorsque je dis que réprouve de la joie à écouter quelqu’un, il s’agit, bien entendu, d’une écoute en profondeur. Je veux dire que j’écoute les mots, les pensées, les intonations, la signification qu’y met la personne, et même la signification qui se trouve au-delà de l’intention consciente de celui qui parle. Parfois. aussi, dans un message qui apparemment n’est pas important, j’entends un cri humain profond, un « cri silencieux » qui se trouve enfoui, inconnu, loin au-dessous de la couche superficielle de la personne.
Aussi ai-je appris à me demander qu’est-ce que je puis entendre les sons et saisir la forme du monde intérieur de cette personne ? Puis-je entrer en résonance avec ce qu’elle dit, puis-je en laisser chanter l’écho en moi, assez profondément pour retrouver aussi bien le sens qui l’effraie et que pourtant elle voudrait communiquer, que le sens qu’elle connait.
Je songe par exemple à l’entretien que j’ai eu avec tel adolescent et dont j’ai réécouté l’enregistrement, il y a peu de temps. Au début de l’entretien, il déclarait comme beaucoup d’adolescents aujourd’hui, qu’il n’avait aucun but dans l’existence. Comme je le questionnais à ce sujet, il insista : il n’avait aucune espèce de but, pas même un seul. Je lui dis : « Il n’y a rien que tu désires faire ? » « Rien … Ou bien, si, je veux rester en vie ! » Je me souviens très bien de ce que j’ai ressenti à ce moment-là. J’ai laissé résonner profondément cette phrase en moi. Il voulait peut être, simplement me dire que, comme tant d’autres, il désirait vivre. D’autre part, il était peut-être en train de me dire, et cela me paraissait très possible, que jusqu’à un certain point la question de vivre ou de ne pas vivre s’était posée à lui. J’ai donc essayé d’entrer en résonance avec lui à tous les niveaux. Je ne savais pas avec certitude quelle était la teneur du message. Je voulais simplement rester ouvert à n’importe laquelle des significations possibles de sa déclaration, y compris au fait qu’il aurait envisagé à un moment donné le suicide. Je ne répondis pas verbalement à ce niveau. Cela l’aurait effrayé. Mais je pense que mon désir et ma  capacité de l’écouter à tous les niveaux ont peut-être été l’un des éléments, qui lui ont permis de me dire, avant la fin de l’entretien qu’il avait, peu de temps auparavant, été sur le point de se faire sauter la cervelle. Ce petit épisode constitue un exemple de ce que je veux dire par « vouloir écouter réellement quelqu’un à tous les niveaux où il s’efforce de communiquer. »
J’ai constaté, lors de mes entretiens thérapeutiques et au cours des expériences de groupe qui ont pris tant d’importance pour moi ces dernières années, qu’entendre entraine des conséquences. Lorsque j’entends vraiment quelqu’un et les significations qui sont importantes pour lui à ce moment, lorsque je n’entends pas seulement ses mots, mais lui-même, et que je lui fais comprendre que j’ai entendu ce que signifie pour lui son message, alors beaucoup de choses se passent. Il y à d’abord un regard plein de reconnaissance. L’autre se sent libéré. Il désire m’en raconter davantage sur son monde. Il plonge dans une sensation nouvelle de liberté. Je crois qu’il devient plus disponible au processus du changement.
J’ai souvent remarqué, à la fois en thérapie et dans les groupes, que plus profondément j’entends le message de quelqu’un, plus il se passe d’événements. Une chose que j’ai fini par considérer presque comme universelle, c’est que, lorsque quelqu’un se rend compte qu’il a été entendue en profondeur, ses yeux deviennent humides. Je pense que d’une manière très réelle il pleure de Joie. C’est comme s’il disait : « Dieu merci, quelqu’un m’a entendu. Quelqu’un sait ce que c’est que d’être moi. » En de tels moments, j’imagine un prisonnier dans son cachot, envoyant jour après jour un message en morse « Est-ce que quelqu’un m’entend ? Y a-t-il quelqu’un ? Est-ce que quelqu’un peut m’entendre ? » Et finalement vient le jour où il entend une faible réponse qui dit : « Oui ». Par cette simple réponse il est délivré de sa solitude, il est redevenu un être humain. Il y a beaucoup, beaucoup de gens aujourd’hui qui vivent dans des cachots privés, et cela sans qu’il y paraisse, et il faut tendre l'oreille très attentivement pour percevoir les timides messages qu’ils émettent depuis leurs cachots."
Carl ROGERS, extrait de  "Liberté pour apprendre", Éditions Dunod, 1975.

dimanche 11 février 2018

2018 : Prendre Soin de Soi...

" Si tu ne prends pas soin de toi, qui le fera ? Si tu ne prends soin que de toi, qui es-tu ? "
 - Auteur inconnu -

Avec retard, en ce début d'année, je vous présente mes vœux les plus sincères pour 2018.

Cette citation, ci-dessus, m'accompagnera cette année.
Prendre soin de soi, prendre soin des autres... et trouver l'équilibre !
Là, est tout mon challenge !
Trouver cet équilibre, je vous le souhaite aussi.

Après quelques mois de "pause" hivernale, j'ai contacté le besoin de prendre (un peu plus) soin... de moi !
Mon objectif principal en 2018, pour ne pas dire unique, sera de me soigner (car en "bonne" soignante, après plusieurs années au service de l'autre, j'ai à mon tour besoin de soins).

Je mets des guillemets autour de "bonne" car... Suis-je une "bonne" soignante si je ne prends pas soin de moi ? N'apprend-t'on pas, lors du Brevet des Premiers Secours, à - avant tout - ne pas se mettre personnellement en danger ? Ceci est une question de bon sens, me diriez-vous !
Et pourtant, bien que consciente de cela, et en travail sur ce point depuis bien longtemps ;-) , j'ai encore (moins qu'auparavant, je vous assure !) tendance à ne pas toujours écouter les besoins et les limites de mon corps et de mon être...

En 2018, ma pratique (entretiens individuels) sera réduite ce printemps à quelques jours par mois (de mars à juin) ; je poursuis néanmoins le travail engagé avec 2 groupes de rencontre mensuels (un dans un centre social et un dans un collège).
Par ailleurs, avec mon mari, nous avions animé des "café-psycho" en 2017 ; ces rencontres furent riches, mais nous ne les reconduisons pas en 2018. Nous les envisagerons en fin d'année, éventuellement pour 2019.

Cet été - juillet, août - je ne travaillerai pas et prendrai pleinement soin de moi (cure de soins de 2 mois).

Et j'espère bien être de nouveau pleinement disponible - d'une façon plus équilibrée bien entendu ;-) - dès l'automne.

Cette année, je prendrai donc soin de moi... pour mieux prendre soin de vous !

En toute sincérité, je vous souhaite à chacun-e de bien prendre soin... de Vous ! Vous êtes LA personne la plus précieuse sur Votre Chemin !

Chaleureusement,
Laurence Solal


Je vous invite aussi à suivre le fil d'actualité de ma page FB pro : @LaurenceSolalPsychothérapie